Nicopolis, la dernière croisade – 1396

Alors que deux familles luttent pour prendre le pouvoir dans l’empire byzantin au milieu du XIVème siècle, ces dernières font appel à plusieurs reprises à l’aide des armées ottomanes afin de défaire leur rival. Lors de sa dernière intervention, l’armée ottomane décide de s’installer en Thrace plutôt que de franchir à nouveau le Bosphore. Les ottomans entament alors la conquête de la Thrace, de la Serbie et de la Bulgarie afin d’asseoir leur présence dans les Balkans. Face au péril turc et à cette invasion musulmane en terre chrétienne, le roi de Bulgarie et le basiléus de Byzance demande l’aide de l’occident afin de monter une croisade permettant de les repousser au delà du Bosphore.

En 1395, Charles VI, roi de France à la santé fragile est placé sous la tutelle d’un conseil de régence présidé par son oncle Philippe le Hardi, duc de Bourgogne. A cette même époque, les turcs du sultan Bayezid viennent de conquérir la principauté de Valachie (sud de la Roumanie), d’annexer la province de Salonique en Grèce et de mettre le siège devant Constantinople pour la seconde fois. Une ambassade du roi Sigismond de Hongrie arrive à Paris en juin 1395 afin de demander du secours face au péril turc qui menace d’anéantir la chrétienté.

Philippe le Hardi souhaite s’afficher comme un chef d’état indépendant et non plus comme un grand vassal du royaume de France, il y voit donc une occasion unique d’accroitre le prestige de la maison de Bourgogne. Il accepte donc la demande du roi de Hongrie de monter une croisade en tant que régent du royaume de France et décide de nommer son fils aîné Jean (24 ans), comte de Nevers (le futur jean sans Peur) à la tête de l’expédition qui sera composée de chevaliers de plusieurs nationalités. La croisade sera composée d’un nombre considérable de chevaliers français et bourguignons ainsi que diverses compagnies de chevaliers de Bohème, Pays-Bas, Pologne, Italie, Espagne et Angleterre qui se joignent à l’armée hongroise et valaque de Sigismond. Venise et Gènes quant à elles, ont apportées tout le soutien naval nécessaire à l’opération. Les effectifs se montent à près de 100 000 hommes. Il est à noté que le contingent dispose de nombreux chevaliers et hommes d’armes et d’assez peu d’archers et d’arbalétriers. Cette croisade visait avant tout à dégager la menace qui pesait sur la Hongrie. Le second but était de chasser les turcs des Balkans, certains rêvant même de gagner Jérusalem en passant par l’Anatolie et la Syrie.

Les débuts de la croisade

L’ost se réunit à Buda au mois de juillet 1396. Après quelques réunions entre Sigismond et le commandement bourguignon, décision est prise de mettre le cap sur la ville de Nicopolis qui représente un verrou important du dispositif ottoman dans les Balkans. Il est à noté que dès le début de cette croisade de nombreuses divergences d’idées et de point de vue vont en miner le commandement notamment entre les hongrois et les croisés. L’armée pénètre en territoire turc en août 1396 et se “ballade”, sûre de sa supériorité, elle conquiert quelques avant postes turcs comme Comete, Vidin et Rachova tout en pillant et massacrant les habitants et la garnison. Sigismond propose aux chefs chrétiens une stratégie plutôt défensive, consistant à attendre tranquillement l’arrivée de l’armée ottomane sur un terrain favorable plutôt que de se porter aux devant des troupes du sultan Bayezid. L’été est déjà bien avancé et les combattants sont fatigués de leur longue marche à travers l’Europe. Le prince des Valaques, Mircea, ayant obtenu de partir en reconnaissance avec une petite troupe, rapporte le fait qu’une armée turque semble se diriger vers eux. Jean de Nevers refuse de l’écouter, et malgré les recommandations de Sigismond et de certains chefs croisés, l’armée se dirige vers Nicopolis.

Le siège

Le 10 septembre 1396, l’armée arrive en vue de Nicopolis sur les rives du Danube. La ville est fort bien défendue par de nombreuses tours et de fortes murailles et malheureusement pour eux, les croisés n’ont apportés aucun engin de siège. Quelques assauts sont menés à l’aide d’échelle sans succès, et les tentatives de sapes échouent tout autant. Il apparait rapidement que la ville ne pourra être prise qu’après un long siège en affamant ses habitants et la garnison. L’armée s’installe donc à une distance respectable des murailles et passe le temps dans le faste et les plaisirs. Quelques escarmouches sont rapportées avec quelques éléments avancés de l’armée turque, mais cela n’affole pas outre mesure les croisés.
Il est à noté que les croisés semblent ne pas savoir précisément où se trouve le sultan et son armée. Or, à ce moment précis, les ottomans assiège la ville de Constantinople et sont en mesure de se porter au secours de la ville de Nicopolis dès l’annonce de son siège. Bayezid est d’autant mieux renseigné, qu’il dispose d’informateurs au sein même de l’armée chrétienne. Le 23 septembre, Sigismond envoi le comte Jean de Maroth en reconnaissance, et il ne tarde pas à rapporter que l’armée ottomane est rassemblée à Tirnovo, à une journée de marche du camp des croisés. A l’annonce de cette nouvelle (et pour des raisons inexpliquées à ce jour), les chrétiens décident d’exécuter les 1000 habitants de Rachova qu’ils gardaient en otage depuis la prise de cette cité.

La Bataille

Lors du conseil précédant la bataille, le prince Valaque Mircéa tente de faire entendre son point de vue et de partager son expérience des tactiques ottomanes qu’il a déjà combattu à de nombreuses reprises. Jean de Nevers, une fois encore, ne tiens pas compte de son avis et en compagnie des chevaliers français, exige de constituer l’avant garde de l’armée chrétienne afin de rechercher l’honneur et la gloire. Sigismond décide alors de diviser ses forces en trois parties, et déçu de ne pas avoir été écouté par les chevaliers de l’ost français, choisit de commander la réserve. De son côté, Bayezid aligne une avant garde composée d’archers et de janissaires qui masqueront un champ de pieux capable de briser l’assaut de la cavalerie adverse. Le gros de l’armée ottomane et de ses alliés serbes resteront cachés derrière les collines.

Les chevaliers français chargent les premiers. Les archers et janissaires reculent tandis que les chevaux viennent s’empaler sur les pieux. Les français démontés, résistent aux volées de flèches adverses et poursuivent à pied. Ils enfoncent l’infanterie adverse et réalisent un massacre parmi les janissaires et les archers ottomans qui reculent. Un détachement de la cavalerie ottomane se porte au secours de ses troupes mais est défait par la fureur des chevaliers français et doit également fuir vers l’arrière garde. Toujours à pied, les chevaliers français poursuivent les fuyards dans les collines et tombent à ce moment sur le gros des troupes de Bayezid, se rendant compte à ce moment qu’ils se sont inconsidérément éloignés du gros de leur armée. Un mouvement sur les flancs prend alors les chevaliers français en tenaille qui finissent encerclés et succombent sous le nombre, épuisés par les efforts qu’ils viennent de fournir. De nombreux chevaliers sont tués et les principaux chefs de guerre français sont capturés.

Voyant l’ost français en difficulté, Sigismond tente de lancer les contingents valaques (flanc gauche) et transylvains (flanc droit) afin de rétablir la situation, mais de nombreux éléments de ces contingents firent désertions. Il lance alors ses troupes de réserve afin de dégager les chevaliers français , mais l’entrée en jeu des troupes serbes, alliées des ottomans fait pencher la balance en leur faveur. Voyant que la bataille est perdue, Sigismond tente d’éviter la captivité et prend la fuite sur une barque.

Le Bilan

En représailles des exactions des croisés lors de la campagne qui a profondément outré le sultan, Bayézid fera éxécuter plus de trois mille prisonniers croisés. De nombreux chevaliers nus, sont poussés devant le sultan et doivent décliner leur identité et leurs ressources. Ceux qui sont insolvables sont immédiatement décapités. Trois cent survivants seront emmenés en Anatolie et destinés à l’esclavage en attendant le paiement de leur rançon. La nouvelle de la défaite en occident est un choc. Philippe II de Bourgogne doit payer des sommes astronomiques afin de libérer son fils et plusieurs de ses compagnons. Certains chevaliers mourront durant leur captivité ou lors du voyage de retour.

Cette défaite et la “peur des turcs” resta très longtemps gravée dans la mémoire de l’occident. De nombreux récits de chevaliers français et bourguignons furent écrit peu après la bataille, et “le turc” fut un sujet longuement traités tout au long du XVème siècle. La défaite de la chrétienté à Nicopolis alimenta la légende du turc invincible. A l’inverse, la bataille de Nicopolis ne laissa que peu de traces dans l’histoire ottomane et cette dernière est plutôt considérée comme un épisode mineur dans l’expansion de l’empire.

Cette défaite marque la fin des croisades pour l’Europe occidentale. Les combats continueront à l’ouest (pour la libération de la péninsule ibérique) et en méditerranée et les pays des Balkans ne devront compter que sur leurs propres forces pour contrer l’avancée des armées ottomanes avec pour conséquences immédiates, la chute de Constantinople et de l’empire byzantin cinquante ans plus tard et la présence des ottomans dans les Balkans jusqu’au début du vingtième siècle.